Croatie saturée : pourquoi l'Albanie récupère ses touristes français
Quiz : que savez-vous du basculement Croatie-Albanie ?
Combien de touristes un habitant de Croatie côtoie-t-il en moyenne chaque année, selon Eurostat ?
Comment rejoint-on le plus simplement Saranda, la « Riviera albanaise », depuis la France ?
Quelles villes albanaises sont inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO ?
Les ventes de voyages vers l'Albanie grimpent en flèche dans les agences françaises, au point de concurrencer désormais la Croatie, sa voisine plus connue. Ce n'est pas un effet de mode passager : l'Institut albanais de la statistique enregistre une hausse de 5,1 % des arrivées de touristes étrangers sur les quatre premiers mois de 2026, pendant que Dubrovnik, ville la plus visitée de Croatie, absorbe à elle seule plus de 1,3 million d'arrivées par an pour quelques ruelles médiévales. Un habitant de Croatie croise en moyenne 5,3 touristes chaque année, selon Eurostat, l'office statistique européen. L'Albanie propose les mêmes eaux turquoise, les mêmes remparts de pierre, à un prix nettement plus doux et sans la file d'attente. Voici pourquoi ce basculement, encore discret, a toutes les chances de s'accélérer.
Le chiffre qui explique tout : 5,3 touristes par habitant à Dubrovnik
Et c'est là que ça devient intéressant. Prenez la Croatie : 3,8 millions d'habitants, et environ 20,2 millions d'arrivées touristiques recensées en 2024, selon Eurostat. Faites le calcul : ça fait 5,3 touristes par habitant et par an. Pour comparer, la France, elle, affiche un rapport bien plus modeste, un contraste déjà détaillé dans notre état des lieux du tourisme européen. Avec ce ratio, la Croatie se classe 14e sur 34 pays suivis par Eurostat en Europe pour le nombre d'arrivées, un score énorme rapporté à sa taille.
Et tout se concentre sur quelques points chauds. Dubrovnik, ville la plus visitée du pays et l'une des plus denses en tourisme au monde rapportée au nombre d'habitants, a enregistré plus de 1,3 million d'arrivées l'an dernier, et 4,2 millions de nuitées, un score seulement dépassé par Rovinj, plus au nord. Ivana Misic, une habitante de la banlieue de Dubrovnik, racontait récemment qu'en pleine saison, il lui fallait une heure, parfois deux, pour parcourir les cinq kilomètres qui séparent son domicile de la vieille ville où elle travaillait, faute de place sur l'unique route d'accès. Trouver une place de stationnement, elle, relève carrément du sport de combat dès le mois d'avril.
Edvin Jurin, expert en marketing touristique, pointe, lui, un problème plus profond que la simple affluence : un « mindset » où la rentabilité au mètre carré prime sur tout le reste, jusqu'à vider certains centres historiques de leurs habitants au profit des locations de courte durée. Traduction sans filtre : à Dubrovnik, on ne loue plus un appartement à un voisin, on le loue à la nuitée à un inconnu qui repart le lendemain sur Airbnb. Vu de l'extérieur, ça ressemble à un remake un peu triste de la ruée vers l'or, version location saisonnière.
L'Albanie, la Croatie version « avant la ruée »
Passons au concret. Sur le tableau des ventes de voyages réalisées dans les agences françaises, un pays méditerranéen sort clairement du lot depuis plusieurs mois : l'Albanie. Elle « explose les compteurs », selon la formule employée par les professionnels du secteur, au point de concurrencer directement des destinations installées comme la Croatie. Ce frémissement s'inscrit dans un mois de juin plutôt encourageant pour l'ensemble du secteur, avec une remontée des ventes de 2,3 % après trois mois compliqués. La France métropolitaine elle-même tire son épingle du jeu sur cette période, avec des ventes en hausse de 7,9 %, portées par un panier moyen en forte inflation (+14,5 %). L'Espagne et ses îles progressent de 2,6 %, la Grèce de 3,7 %, la Tunisie et le Maroc de plus de 13 %, la Finlande grimpe de 20,6 %, et l'île Maurice, désormais perçue comme une valeur refuge, bondit de 27,2 %. Les États-Unis, eux, continuent de reculer.
Le récit se confirme côté albanais. L'Institut albanais de la statistique enregistre une progression de 5,1 % des arrivées de touristes étrangers sur les quatre premiers mois de 2026, un rythme de croisière stable depuis plusieurs saisons. Rien à voir, en volume absolu, avec les foules qui se pressent sur les remparts de Dubrovnik : l'Albanie part de beaucoup plus bas. Mais c'est justement ce qui en fait, aux yeux d'un nombre croissant de voyageurs, une « Croatie avant la ruée », pour reprendre une expression qui circule de plus en plus chez les blogueurs voyage anglophones.
Corfou, un ferry, et vous voilà sur la « Riviera albanaise »
Bon, question pratique, la seule qui compte vraiment quand on prépare un vrai voyage plutôt qu'une statistique : comment y va-t-on ? Il n'existe pas, pour l'instant, de vol direct massif depuis la France vers le sud de l'Albanie. L'itinéraire le plus emprunté passe par la Grèce : un vol jusqu'à Corfou, puis une demi-heure de ferry pour traverser le détroit et rejoindre Saranda, la porte d'entrée de ce que les guides surnomment déjà la « Riviera albanaise ». Une frontière maritime de trente minutes qui sépare deux mondes touristiques que tout, sur la carte, rapproche pourtant.
Sur place, le décor n'a rien à envier aux cartes postales grecques ou croates : eaux turquoise, plages de galets blancs, criques encaissées entre des montagnes vertes. Amber Robertson, une blogueuse voyage qui documente la région depuis plusieurs années, parle même, sans rire, des « Maldives d'Europe », tant la couleur de l'eau surprend pour un pays qu'on associe encore trop souvent, en France, à des clichés des années 1990. Un forfait tout compris d'une semaine pour deux personnes s'y négocie autour de 1 400 livres sterling, prix à vérifier avant votre départ selon la période et le taux de change, contre une addition nettement plus salée pour un séjour comparable sur la côte dalmate croate.
Ce grand écart tarifaire, ajouté à une faune locale qui attire aussi bien les familles que les amateurs d'ornithologie, explique une bonne partie de l'engouement des jeunes voyageurs, en quête de dépaysement sans se ruiner, un raisonnement qu'on retrouve aussi chez les clients de la génération Z qui misent sur le rapport qualité-prix ailleurs en Asie.
Berat et Gjirokastër, les rivales de pierre de Dubrovnik
Et voilà la partie où Jamy sortirait sa carte géante. Parce que l'Albanie n'a pas que des plages à faire valoir. Deux villes de l'intérieur, Berat et Gjirokastër, sont inscrites depuis 2005 et 2008 au patrimoine mondial de l'UNESCO sous un même intitulé : les « centres historiques de Berat et Gjirokastër ». Ces cités ottomanes, construites en amphithéâtre à flanc de colline, avec leurs maisons de pierre aux volets de bois superposés, rappellent par endroits l'architecture des vieilles villes adriatiques, mais sans les autocars garés en double file ni les files d'attente pour photographier un rempart.
Berat porte même un surnom qui parle de lui-même : la « ville aux mille fenêtres », tant ses façades blanches superposées, vues depuis la rivière Osum, ressemblent à un jeu de construction géant. On y retrouve un peu le même effet de sidération géographique que face aux réseaux souterrains les plus étendus d'Europe : une découverte qu'on n'imaginait pas si proche, ni si intacte.
Le vrai obstacle n'est pas le charme, c'est la route
Alors pourquoi l'Albanie n'a-t-elle pas encore basculé dans la même spirale que la Croatie ? Essentiellement parce que l'accès reste plus contraignant : pas de vol direct généralisé, un réseau routier intérieur encore inégal, une capacité hôtelière plus réduite qu'à Dubrovnik ou Split. Ce goulet d'étranglement logistique agit, pour l'instant, comme un frein spontané à la surfréquentation, un peu à la manière dont une seule piste fermée peut suffire à réguler tout un trafic aérien.
Mais Edvin Jurin prévient : le vrai risque n'est pas le nombre de touristes en soi, c'est la vitesse à laquelle un territoire bascule vers la logique de rentabilité immobilière à tout prix. Si l'Albanie suit la même pente que sa voisine, au même rythme d'explosion des ventes en agence, rien ne garantit qu'elle ne reproduira pas, dans dix ans, les mêmes embouteillages et la même pénurie de logements pour ses habitants. Un avertissement qui vaut, d'ailleurs, pour toutes les destinations qui misent sur leur statut de pépite encore méconnue repérée sur les réseaux sociaux.
Le Monténégro, itinéraire bonus pour les amateurs de road trip
Autre indice que la bascule dépasse le seul cas albanais : le Monténégro, coincé entre la Croatie et l'Albanie sur la carte, gagne lui aussi en visibilité auprès des voyageurs qui cherchent à combiner plusieurs pays sur un même séjour. Sa taille réduite permet d'enchaîner plage, ville et randonnée en quelques jours : une matinée sur la côte, un aller-retour dans les montagnes l'après-midi, puis retour à l'hôtel pour le coucher de soleil. Certains circuits combinent même Monténégro, Bosnie-Herzégovine et Croatie sur une seule boucle, un format de road trip multi-pays qui rappelle, à plus petite échelle, ce qui se joue déjà sur les circuits combinés d'Amérique centrale.
Jennifer Lynch, directrice générale d'une agence de voyages spécialisée sur la région, estime le budget d'un séjour d'aventure d'une semaine au Monténégro autour de 1 825 livres sterling par personne, hébergement compris, prix à vérifier avant votre départ. Un montant comparable à celui de l'Albanie voisine. Ce n'est pas un hasard si les deux pays progressent de concert : ils partagent la même promesse, celle d'un littoral adriatique qui ressemble à la Croatie sans en avoir (encore) le prix ni la foule.
Ce que ce basculement dit du tourisme européen en 2026
Prenons un peu de recul. L'Albanie n'est pas un cas isolé : elle s'inscrit dans un mouvement plus large de report des flux touristiques vers des destinations jugées plus abordables ou plus authentiques. Selon l'association britannique des agences de voyages, deux Britanniques sur cinq prévoient de partir cette année dans un pays qu'ils n'ont jamais visité. La guerre qui secoue le Moyen-Orient depuis février 2026, déjà à l'origine d'un report de trafic profitable à l'Égypte pendant le même semestre, pousse aussi une partie des voyageurs européens vers des destinations jugées plus sûres, et souvent plus proches géographiquement des Balkans.
La Croatie, elle, n'est pas seule à affronter ce dilemme du succès. Une grande enquête de terrain menée dans huit pays européens, dont la Grèce, l'Espagne, la Croatie, le Monténégro et l'Albanie, dresse le même constat partout : bruit permanent des valises à roulettes, hausse des loyers, infrastructures saturées. Le tourisme de masse, quand il grandit trop vite, finit toujours par produire les mêmes symptômes, qu'on soit sur l'Acropole d'Athènes, décrite dans notre exploration des toits d'Athènes, ou sur les remparts de Dubrovnik.
Ce qu'il faut vérifier avant de réserver
Un dernier point très concret. Les prix mentionnés dans cet article évoluent vite, en particulier ceux des vols vers Corfou et des traversées en ferry vers Saranda, qui varient fortement selon la saison. Les formalités d'entrée en Albanie, hors espace Schengen, sont également à vérifier avant votre départ, tout comme les conditions d'assurance voyage. Enfin, la capacité hôtelière de la Riviera albanaise reste limitée en très haute saison : réserver tôt fait ici toute la différence, un réflexe déjà valable pour qui vise les établissements les plus courus des Pyrénées en plein hiver.
Questions fréquentes sur le basculement Croatie-Albanie
L'Albanie est-elle vraiment moins chère que la Croatie pour un séjour balnéaire ?
D'après les témoignages recueillis par les professionnels du voyage britanniques, un forfait tout compris d'une semaine pour deux personnes sur la Riviera albanaise tourne autour de 1 400 livres sterling, contre une addition nettement plus élevée pour un séjour comparable sur la côte dalmate croate, l'une des régions les plus chères d'Europe pour l'hébergement en haute saison. Cet écart s'explique en partie par un coût de la vie plus bas en Albanie et par une offre hôtelière encore moins concentrée sur le très haut de gamme qu'à Dubrovnik ou Split. Les prix restent toutefois très sensibles à la période de réservation : à vérifier avant votre départ, en particulier sur les mois de juillet et août où la demande grimpe fortement des deux côtés de l'Adriatique.
Comment se rendre en Albanie depuis la France sans vol direct ?
L'option la plus utilisée par les voyageurs consiste à prendre un vol jusqu'à Corfou, en Grèce, bien desservie depuis plusieurs aéroports français en saison, puis à embarquer sur un ferry qui relie l'île à Saranda en une trentaine de minutes. D'autres voyageurs choisissent d'atterrir directement à Tirana, la capitale albanaise, puis de rejoindre la côte sud en voiture de location ou en bus, un trajet de plusieurs heures sur un réseau routier encore inégal. Le choix dépend surtout du temps disponible sur place : la voie Corfou-Saranda reste la plus rapide pour qui vise uniquement la Riviera albanaise. Les horaires de ferry varient fortement hors saison estivale, à vérifier avant votre départ.
Berat et Gjirokastër valent-elles le détour par rapport à Dubrovnik ?
Les deux villes offrent une expérience différente de celle de Dubrovnik, moins concentrée sur le littoral et davantage tournée vers l'architecture ottomane. Berat, surnommée la ville aux mille fenêtres pour ses façades blanches superposées à flanc de colline, et Gjirokastër, connue pour ses maisons-tours de pierre grise, sont toutes deux inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis les années 2000. Leur principal atout, à l'inverse de Dubrovnik, tient à leur fréquentation encore mesurée : on peut y visiter une forteresse ou une vieille ville sans se frayer un chemin dans une foule compacte. Elles se visitent en une demi-journée chacune et se combinent facilement avec un séjour balnéaire sur la Riviera albanaise.
Pour aller plus loin
- Institut albanais de la statistique (INSTAT), arrivées de touristes étrangers, janvier à avril 2026
- Eurostat, office statistique de l'Union européenne, statistiques du tourisme 2024
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial, centres historiques de Berat et Gjirokastër
- Association britannique des agences de voyages (ABTA), enquête sur les intentions de voyage 2026
Cet article est fourni à titre informatif. Les prix, formalités et conditions de voyage mentionnés peuvent évoluer rapidement. Vérifiez toujours les informations directement auprès des organismes officiels et de votre agence avant de réserver.
