Bora Bora : 574 hectares de lagon interdits à tous, touristes compris
Quiz : que savez-vous du lagon le plus photographié du monde ?
Quelle surface du lagon de Bora Bora est désormais interdite à toute activité ?
Qui a demandé la fermeture de cette portion de lagon ?
Quelle surface d'océan la Polynésie française protège-t-elle sous le nom de Tainui Atea ?
Sur le récif sud de la plage de Matira, à Bora Bora, 574 hectares de lagon sont classés en réserve naturelle intégrale depuis le 17 décembre 2025. À l'intérieur de ce périmètre, l'arrêté interdit la circulation et le stationnement quel que soit le moyen de transport, la pêche, le prélèvement d'espèces marines, les activités nautiques et le bruit susceptible de troubler la tranquillité des lieux. C'est le plus haut niveau de protection prévu par le code de l'environnement de la Polynésie française, la catégorie Ia, et c'est une première en milieu lagonaire dans le pays. La mesure n'a pas été imposée depuis Papeete : elle sort d'une concertation menée par la commune auprès de sa population, pêcheurs compris. Elle porte un nom polynésien, rāhui, et elle s'applique aussi aux visiteurs.
Un mot polynésien devenu le plus haut niveau de protection
Commençons par le mot, parce que tout part de là. Un rāhui, c'est une interdiction temporaire : on ferme l'accès à une baie, à une espèce, à une ressource, et on laisse la nature refaire ses stocks. La pratique traverse tout le Pacifique et remonte à des siècles. Autrefois, le chef de village la prononçait. Aujourd'hui, ce sont les communes qui la portent, souvent après des mois de réunions.
Ce qui change à Matira, c'est le statut juridique. Le rāhui ne reste pas une règle d'usage : il devient une réserve naturelle intégrale de catégorie Ia, définie par l'article 2111-2 du code de l'environnement de la Polynésie française. Traduction en français simple : le niveau maximal, celui où l'on ne fait plus rien du tout. La zone porte d'ailleurs un nom, Poporā Rahui, en référence à Popora, l'ancien nom de l'île.
Et c'est là que ça devient intéressant. Ailleurs, protéger la nature et honorer une culture locale sont deux démarches séparées, avec deux dossiers, deux labels et deux comités. Ici, c'est le même geste. Le mot ancien est devenu l'outil moderne, sans passer par la case folklore.
574 hectares : le chiffre de l'arrêté, et celui qui circule
Petite affaire de comptable, mais elle mérite qu'on s'arrête. Le texte officiel donne trois nombres : 574 hectares classés, 7,2 kilomètres de long, 750 mètres de large. Sortez une calculatrice : 7,2 km multipliés par 0,75 km donnent 5,4 km², soit 540 hectares. Un contour irrégulier explique facilement l'écart avec 574. Jusque-là, tout va bien.
Sauf que le chiffre qui circule partout, lui, est de 700 hectares. Soit 126 de plus que l'arrêté, 22 % d'écart. On lit même ici ou là une répartition de 250 hectares côté océan et 500 côté lagon, ce qui fait 750 et non 700. Trois nombres différents pour une seule réserve : quelque part entre le projet présenté à la population et le périmètre finalement classé, la zone a maigri, et personne n'a repris ses tables de multiplication.
Retenez 574 hectares. C'est le nombre qui figure dans la décision, donc le seul opposable à celui qui s'y aventure en jet-ski.
Ce que les scientifiques ont trouvé dans le lagon
Reste à comprendre pourquoi une île qui vit du lagon décide d'en fermer un morceau. La réponse tient dans un programme de recherche baptisé Bora-Biodiv, mené à partir de 2019 par le Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement, avec l'association Vai Ma Noa Bora Bora, la Polynésienne des Eaux, le comité du tourisme et la commune.
Premier constat, savoureux : Bora Bora était une inconnue scientifique. « On s'est rendu compte que Bora Bora, c'était un peu l'île oubliée en biologie marine par les scientifiques », résume David Lecchini, qui a piloté ces travaux. L'île la plus photographiée du Pacifique, et presque aucune donnée sur ce qu'il y a sous la carte postale. Les équipes ont récupéré des relevés de 2006 pour les comparer à ceux de 2019.
Le verdict : le lagon reste vivant, mais ses habitants rapetissent. « Le lagon de Bora Bora est certes vivant, il y a beaucoup de poissons, de pahua, de vana, des rori, mais leur taille était trop petite. On pêchait donc des poissons qui n'avaient pas le temps de se reproduire », poursuit le chercheur. Pahua, ce sont les bénitiers ; vana, les oursins ; rori, les concombres de mer. Trois espèces qui reculent.
Deuxième coupable, moins attendu : le bruit. Les relevés acoustiques montrent l'effet des moteurs de bateaux sur le comportement des poissons et sur leur capacité à se reproduire. Autrement dit, on peut abîmer un lagon sans y toucher, simplement en faisant du vacarme au-dessus. Voilà pourquoi l'arrêté interdit aussi le bruit, une mention qu'on ne lit pas tous les jours dans un texte de protection.
Pourquoi les pêcheurs ont voté pour se l'interdire
Passons au plus contre-intuitif. Une mesure pareille, on l'imagine imposée d'en haut, contre les usagers. C'est l'inverse qui s'est produit. La commune a lancé une concertation entre 2021 et 2022 : réunions de quartier, associations, Églises, pêcheurs, prestataires touristiques. Le rāhui est sorti de ces échanges comme la solution préférée. Le site, ensuite, a été choisi collectivement, au sud de Matira, là où la biodiversité est la moins riche, pour gêner tout le monde un peu et personne beaucoup.
Il y a une raison très concrète à cette adhésion : 78 % du poisson pêché sur l'île y est consommé sur place. Ce n'est pas un débat abstrait sur la planète, c'est le contenu de l'assiette du dimanche. Heipoa Mare, présidente de l'association des pêcheurs lagonaires de Bora Bora, raconte que son père, grand pêcheur, n'attrape plus que deux prises par an de son poisson de prédilection. Un autre pêcheur résume la nouvelle règle sans détour : « Si on continue à pêcher dedans, on aura une amende. Et on accepte cela. »
Le texte prévoit quand même des portes de sortie, et elles en disent long sur les priorités locales. Des dérogations sont possibles pour le suivi scientifique, la gestion de la zone, la valorisation éducative, et pour les événements sportifs ou culturels utilisant des engins non motorisés. En clair : la Hawaiki Nui Va'a, la grande course de pirogues polynésienne, pourra traverser. Les moteurs, non. Les rameurs, oui. Vitesse maximale autorisée pour les bénéficiaires d'une dérogation : 4 nœuds, l'allure d'un marcheur pressé.
Un comité de gestion de 17 membres, le Tomite Poporāhui, suit la zone et donne un avis conforme sur chaque demande de dérogation. Anatole Teraaitepo, qui préside l'association culturelle de l'île, propose la plus jolie définition du mot : « Le mot rahui, c'est donner une chance à la vie. » Terena Hargous, cheffe de projet espaces naturels à la direction de l'environnement, voit plus loin : « C'est un modèle qu'il faut diffuser dans les autres communes. »
Le plus grand espace marin protégé du monde tient sur 4 000 km² de terre
Élargissons la carte, parce que ces 574 hectares s'inscrivent dans quelque chose de vertigineux. En juin 2025, à Nice, lors de la Conférence des Nations unies sur l'océan, le président Moetai Brotherson a annoncé la protection de Tainui Atea, un ensemble qui couvre la quasi-totalité des eaux polynésiennes : plus de 4,5 millions de kilomètres carrés. C'est, à ce jour, la plus grande aire marine protégée du monde.
Mettons l'échelle en perspective. La Polynésie française, ce sont environ 4 000 km² de terres émergées et 279 500 habitants au 31 décembre 2025. Ce confetti de terre gère un espace océanique plus de mille fois plus vaste que lui. Le pays a plus de mer sous sa responsabilité que n'importe quel autre gestionnaire au monde, et moins d'habitants que Nantes.
Le détail technique compte : sur cet immense périmètre, les nouvelles protections annoncées portent sur 1,1 million de kilomètres carrés, avec deux zones entièrement protégées et plus de 180 000 kilomètres carrés réservés à la pêche artisanale, celle des petits bateaux. Ce qui disparaît de ces eaux : le chalutage de fond et l'exploitation minière des grands fonds. Ce qui reste dedans : 21 espèces de requins, 176 espèces de coraux, plus de 1 000 espèces de poissons.
Effet mesuré par le Centre mondial de surveillance de la conservation de la nature, qui dépend du Programme des Nations unies pour l'environnement : la couverture protégée des eaux polynésiennes progresse de 87,3 %, et la part d'océan protégé à l'échelle de la planète gagne 1,25 point, pour atteindre 9,85 %. Le cadre mondial de Kunming-Montréal vise 30 % en 2030. Un seul territoire du Pacifique vient donc de faire un trentième du chemin mondial à lui tout seul. Il y a de quoi relire la phrase deux fois.
Autre chiffre, celui qui explique le reste : interrogés dans une enquête portant sur 1 378 personnes, 92 % des Polynésiens se déclarent favorables à de nouvelles aires marines protégées, précisément parce qu'ils y voient un moyen d'honorer leurs valeurs culturelles et de faire revivre des pratiques de gestion traditionnelles. La protection de l'océan n'y est pas vécue comme une contrainte importée. Elle est vécue comme un retour.
Concrètement, si vous partez à Bora Bora
Rassurez-vous tout de suite : l'île n'a pas fermé. La réserve occupe une bande de 7,2 kilomètres sur 750 mètres au sud de Matira, dans la commune associée de Nunue. Le lagon de Bora Bora, lui, est immense. Après le classement, deux chantiers restaient à mener : le balisage de la zone, pour que la limite se voie depuis un bateau, et un plan de gestion pluriannuel. Les contours exacts et les usages autorisés sont donc à vérifier avant votre départ, auprès de la commune ou de votre prestataire sur place.
Il y a aussi de quoi remettre les proportions à l'endroit. En 2025, la Polynésie française a accueilli 281 227 touristes, son record absolu, en hausse de 6,6 % sur un an. Ramené à sa population, cela fait un touriste par habitant et par an. Pendant ce temps, les îles Baléares recevaient 19 millions de visiteurs, dont 15,7 millions d'étrangers. La Polynésie entière accueille en une année ce que l'archipel espagnol absorbe en cinq jours et demi. La destination la plus fantasmée de la planète est aussi l'une des moins fréquentées, ce qui rend la décision encore plus remarquable : on ne ferme pas ici pour cause de foule, on ferme pour cause de poissons trop petits.
Bora Bora, avec ses 10 760 habitants recensés en 2022, reste l'île la plus visitée du pays. Ceux qui veulent voir autre chose regarderont du côté des autres archipels, que les compagnies de croisière commencent à desservir bien au-delà de Bora Bora : Tuamotu, Marquises, îles Sous-le-Vent. C'est aussi la logique du pays, qui cherche à répartir ses visiteurs plutôt qu'à les concentrer, comme la Laponie finlandaise s'invente un été pour souffler l'hiver.
Fermer pour durer : une idée qui voyage
Bora Bora n'est pas seule à avoir compris qu'un site protégé vaut mieux qu'un site épuisé. Les Galápagos plafonnent leurs navires à 90 passagers, les îles Féroé ferment leurs sites pour les entretenir, Nevis prospère en refusant les paquebots que ses voisines s'arrachent et le Svalbard taxe ses visiteurs polaires. En Inde, la réserve de Panna est repartie de zéro tigre avant de redevenir rentable. Au Rwanda, une heure avec les gorilles se paie 1 500 dollars pour financer la protection.
La méthode polynésienne a ceci de particulier qu'elle s'appuie sur une pratique déjà là, dans la langue et dans les têtes. C'est ce qui la rend applicable : personne n'a eu besoin d'expliquer le mot rāhui aux habitants de Bora Bora. Le Bénin a fait du vaudou son premier produit touristique selon la même logique, et le japonais shokkan désigne une sensation que nos langues ne savent pas nommer. Les cultures locales gardent des outils que les chartes internationales mettent trente ans à réinventer, comme les aigliers de Mongolie le rappellent chaque automne.
Ailleurs, la gestion des flux passe par la technique : le Marquenterre prédit ses pics d'affluence comme la météo pour protéger un couloir migratoire majeur, le Canada simule ses touristes avant qu'ils réservent, Seattle électrifie ses quais pour les navires d'Alaska, et Marseille calcule ce que rapporte vraiment un croisiériste. Les croisières fluviales déplacent leurs itinéraires quand les fleuves baissent. Chacun sa méthode, même question : combien de monde un lieu peut-il supporter ?
Et puis il y a les endroits où c'est la géographie qui décide, sans consultation : le Sahara se traverse encore sans GPS, Fuerteventura raconte l'avenir géologique des Canaries et Kourou abrite des jaguars entre deux tirs de fusée. Le voyageur qui s'intéresse à ces mécaniques verra pourquoi la Turquie compte ses visiteurs autrement, ou ce que couvre vraiment l'assurance obligatoire au Kenya, et comment les Rías Baixas vivent hors du Camino. Le mont Olympe, lui, découvre le revers du classement mondial.
Il y a soixante-dix ans, la Polynésie posait ses premiers classements de protection. Aujourd'hui, elle referme 574 hectares de son lagon le plus célèbre parce que des bénitiers rétrécissaient. Entre les deux, un mot n'a pas bougé d'un centimètre : rāhui. Formalités, prix et conditions d'accès aux sites sont à vérifier avant votre départ, mais le principe, lui, ne changera pas de sitôt.
Questions fréquentes sur le rāhui de Bora Bora
Peut-on encore profiter du lagon de Bora Bora en tant que visiteur ?
Oui, hors de la zone classée. La réserve naturelle intégrale couvre 574 hectares sur le récif sud de Matira, dans la commune associée de Nunue, soit une bande de 7,2 kilomètres de long sur 750 mètres de large. À l'intérieur de ce périmètre, l'arrêté interdit la circulation et le stationnement quel que soit le moyen de transport, la pêche, le prélèvement d'espèces marines, les activités nautiques et le bruit susceptible de troubler la tranquillité des lieux. Le reste du lagon de Bora Bora, très vaste, n'est pas concerné. Le balisage de la zone et le plan de gestion pluriannuel étaient en cours de mise en place après le classement. Les limites exactes et les usages autorisés sont à vérifier auprès de la commune avant votre départ.
Qu'est-ce qu'un rāhui en Polynésie française ?
Le rāhui est une pratique de gestion ancienne du Pacifique : on interdit temporairement l'accès à une zone, à une espèce ou à une ressource pour lui laisser le temps de se reconstituer, au bénéfice de toute la communauté. Autrefois décidé par les chefs, il est aujourd'hui porté par les communes et par la population elle-même. À Matira, le rāhui ne relève plus du seul usage coutumier : il a été traduit en droit sous la forme d'une réserve naturelle intégrale de catégorie Ia, le plus haut niveau de protection prévu par le code de l'environnement de la Polynésie française, avec des sanctions à la clé en cas d'infraction.
La réserve de Matira fait-elle partie de la grande aire marine protégée polynésienne ?
Ce sont deux échelles distinctes qui se complètent. Tainui Atea couvre la quasi-totalité des eaux polynésiennes, plus de 4,5 millions de kilomètres carrés, ce qui en fait la plus grande aire marine protégée du monde selon le Centre mondial de surveillance de la conservation de la nature du Programme des Nations unies pour l'environnement. Les protections renforcées annoncées en juin 2025 portent sur 1,1 million de kilomètres carrés, dont plus de 180 000 kilomètres carrés réservés à la pêche artisanale. La réserve de Matira, elle, est une décision locale portant sur 574 hectares de lagon, actée en Conseil des ministres le 17 décembre 2025.
Pour aller plus loin
- Présidence de la Polynésie française, compte rendu du Conseil des ministres du 17 décembre 2025
- Code de l'environnement de la Polynésie française, article 2111-2 (réserves naturelles intégrales de catégorie Ia)
- Office français de la biodiversité, portail Te Me Um, fiche sur la réserve du lagon de Matira
- Fā'āri'ira'a Manihini 2027, stratégie de développement touristique de la Polynésie française
- Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement (CRIOBE), programme Bora-Biodiv
- Institut de la statistique de la Polynésie française (ISPF), bilan démographique 2025, fréquentation touristique 2025 et recensement 2022
- Centre mondial de surveillance de la conservation de la nature du Programme des Nations unies pour l'environnement (UNEP-WCMC), dossier Tainui Atea
- Initiative internationale pour les récifs coralliens (ICRI), communication sur l'aire marine protégée polynésienne
- Gouvernement des îles Baléares, direction générale de l'économie et de la statistique, bilan touristique 2025
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