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Photographie : son évolution sur 30 ans

Photo-journaliste depuis 1980, j’ai pu assister au bouleversement apporté par le numérique et ses évolutions techniques dans le domaine de la photographie.

Il y a un peu plus de trente ans, les boîtiers professionnels de format 24×36 que j’utilisais étaient simples et très robustes. Ils étaient dotés de cellules plus ou moins précises pour travailler essentiellement avec du film 36 poses noir et blanc de 400 ISO et de la diapositive pour la première et la dernière page, seuls endroits du journal où la couleur avait sa place.

La cadence de motorisation de l’appareil de prises de vues ne dépassait pas les trois images par seconde, les optiques ne possédaient pas de mise au point autofocus et lorsque le manque de lumière se faisait ressentir, le film était artificiellement « poussé » au maximum à 1600, ce qui correspondait à un sur-développement de la pellicule dans le bain de révélateur.

Autant dire que le grain fin naturel d’une photo réalisée dans de bonnes conditions d’éclairage se transformait vite en grosses pattes de mouches, voire en empreintes de chat dans la neige si un cadrage s’imposait.

Le photographe procédait aux tirages sur papier, ajoutait un bout de légende et donnait son reportage aux secrétaires de rédaction chargés de la mise en page. Quand il était en déplacement professionnel, loin de son laboratoire confortable, le reporter emportait avec lui, outre ses effets personnels, tout le matériel indispensable pour photographier, développer ses films, effectuer les tirages sur papier et un bélinographe pour transmettre ses photos.

Envoyé spécial sur les coupes du monde de ski alpin, je vous laisse imaginer l’espace utilisé dans une voiture pour un tel déménagement, matériels et équipements de ski en plus.

Pour des raisons de convivialité, de bien-être et de rapidité, le photo-journaliste délaissait souvent la salle de presse mise à sa disposition, parce qu’il était relégué par la force des choses, aux endroits moins accueillants qui possédaient un point d’eau.

Alors, à grands renforts d’adhésif occultant, il faisait le noir complet dans la salle de bain de son hôtel pour y installer temporairement un agrandisseur et les cuvettes de développement. Après avoir traité ses films et tiré ses photos, il bidouillait le téléphone de sa chambre pour raccorder avec des pinces l’émetteur à la ligne téléphonique et patientait un bon quart d’heure si tout allait bien avant que sa première image arrive à destination, sur le récepteur du service photo au journal.
Autour des années 1990, le scanner pour numériser les films fit son apparition. Dans la presse, le tirage sur papier n’était plus d’une grande utilité et pour accéder indifféremment au noir et blanc ou à la couleur, une machine pour traiter les négatifs couleurs remplaça celle devenue obsolète pour développer les diapositives. La mise au point autofocus venait de faire son apparition, mais les journaux rechignaient encore à équiper rapidement leurs photographes pour des raisons évidentes de coûts. Il fallait en effet renouveler tout le matériel photo, des boîtiers aux optiques.

Mon journal fit cette transition grâce aux Jeux olympiques d’hiver qui se déroulaient à Albertville en 1992. Je fus d’ailleurs l’un des premiers photo-journalistes à expérimenter professionnellement le numérique afin d’en publier le résultat. Associé pour l’occasion à mon quotidien, Kodak, le géant américain de Rochester, avait dépêché des ingénieurs en Savoie pour tester cette innovation qui allait plus tard révolutionner le monde de la photographie, mais aussi contribuer à la faillite de son principal initiateur. C’était une base de boîtier Nikon relié par un câble à une sorte de gros magnétoscope porté en bandoulière. Le temps de réaction entre le déclenchement et la prise de vue était de l’ordre d’une bonne seconde et il fallait beaucoup anticiper, voire deviner ce qui allait se passer pour réussir une photo d’action. Heureusement, je n’ai pas fait cet essai sur une épreuve de descente en ski alpin, mais sur un gala de danse sur glace.

En France, le numérique professionnel est vraiment entré dans les mœurs et la panoplie du parfait petit reporter vers 1998 pour la coupe du monde de football. Mon journal en avait acquis trois exemplaires, hors de prix pour la taille et la qualité des fichiers qu’ils généraient. Mais il fallait bien que les concepteurs se remboursent en partie les nombreuses années d’études et de conceptions pour miniaturiser cette technologie afin qu’elle entre dans un appareil aux dimensions presque raisonnables.

Pour la presse en particulier et la photographie grand-public en général, le numérique devenait le maître étalon et aucun retour vers l’argentique n’était plus possible. Ainsi, tous les trois ans, les professionnels devraient changer d’équipement pour rester à la pointe des innovations, ou se condamner à être la risée de confrères mieux lotis et subir les remarques de rédactions exigeantes sur la technologie.

Un téléphone portable actuel génère des fichiers d’une meilleur qualité que le plus sophistiqué des appareils photographiques professionnels utilisé il y a un peu plus de dix ans. De plus, il peut transmettre dans la minute aux quatre coins du monde, de l’image, du film, du texte et du son.

Un appareil photo numérique professionnel version 2012 peut s’utiliser à 6400 ISO sans la moindre perte de qualité, son autofocus est d’une précision redoutable grâce aux 61 collimateurs qui le guident, on peut mitrailler jusqu’à douze images par seconde et transférer ses photos rapidement sur un ordinateur par un module WIFI.

On s’est éloigné à jamais de la magie relative des chambres noires, de l’odeur désagréable du fixateur, des grésillements cadencés du bélinographe et c’est très bien ainsi.

Il restera toujours une donnée primordiale que l’innovation et les progrès technologiques ne pourront jamais fournir à tout le monde : Cette capacité à restituer avec talent ce qu’on a vu.
Patrick GUYOT
memori-photo.com

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