Création d’une sculpture souple d’une imposante fragilité

I – Création d’une sculpture souple : assemblage d’une masse informe

Créer un volume informel, relève de critères variés et de choix qu’il convient d’opérer entre de nombreux éléments.

1.1 Parti pris esthétique et plastique

Le choix de faire de la sculpture, découle du souhait de se détacher de pratiques « plates » telles que le dessin ou la peinture. Il fallait sortir de la planéité de l’interface des productions pour créer un objet tridimensionnel. Il était important de produire un objet permettant un contact sensible avec le spectateur et sortir du rapport uniquement visuel.

Ce projet de sculpture porte en lui la volonté de gêner. La gêne est un état ou une sensation de malaises physiques, de peines, de troubles ou de difficultés éprouvées dans certaines actions ou fonctions. Ici c’est la notion de malaise qui nous interpelle, qui se réfère à l’inscription spatiale de l’œuvre. L’œuvre s’impose dans un lieu où sa présence curieuse et imposante empêche la libre circulation d’une population. L’analyse rétrospective opérée m’a permis de discerner la raison du choix de la sculpture souple. En effet, il m’apparaît que la transcription du malaise et de la gêne longtemps éprouvés dans mon quotidien, pouvaient trouver un exutoire dans la souplesse même de l’œuvre créée. Cette souplesse qui naguère me faisait défaut et que je pouvais à volonté intégrer dans ma création à l’image de ce que j’aurais voulu être.

La conception même du projet avait pour objectif inconscient de transformer le sentiment de malaise qui enferme, dans une nouvelle forme, plus souple, inscrite dans l’espace. C’est aussi l’occasion de provoquer le spectateur, de s’imposer à lui et peut-être de déclencher un questionnement.

En effet, l’œuvre propose d’autres intentions que celle de mettre le spectateur en situation d’embarras. Elle se veut décalée, en amenant une rupture dans son espace d’inscription. Elle susciterait ainsi la curiosité, l’intérêt du public. J’ai à cœur de proposer de l’inattendu dans un quotidien souvent routinier que nous connaissons tous afin d’enrailler le cycle de la monotonie.

Subséquemment, par un élément placé hors de son contexte habituel, je convie l’autre à voir du « nouveau ». C’est une invitation à aller au contact d’un objet d’art mis à sa disposition ; car l’art doit être accessible à tous et à chacun.

1.2 Caractéristiques et spécificités du matériau

L’œuvre ainsi créée est une masse d’une grande envergure, se composant de plastique issu de sac poubelle. Remplie d’air, sa forme très aléatoire ne permet pas d’en faire une description claire. L’aspect de sa surface organique, comme celle de la peau est parcourue par des tracés profonds rectangulaires que dessinent les éléments constitutifs de la sculpture. Mais le noir même du matériau partiellement brillant, reflète la lumière frappant le plastique.
La finesse du plastique ainsi que les froissures présentes sur la surface émaillée de petits trous lui donnent un caractère précaire et fragile. La finesse du matériau renforce la souplesse de l’œuvre qui connaît facilement un changement de forme. Il en est de même par les mouvements imprévisibles, impulsés par les courants d’air, qui lui octroient un côté vivant. (images sculpture)

Cette souplesse offre aussi une adaptation de la forme de l’œuvre à d’éventuels obstacles rencontrés. La légèreté de la masse, est en contradiction avec sa dimension imposante, lourde, visuellement. Comme je l’ai évoqué précédemment le fait que le matériau ne laisse passer ni l’air, ni l’eau, ni la lumière, lui confère un caractère particulièrement séduisant.

L’aspect qui définit la pièce ainsi que la couleur qui la compose, le noir, évoque une tache d’encre, telle une marque dans l’espace. Elle laisse penser à une marée noire, une nappe traduisant l’écoulement ou le déversement volontaire ou accidentel, en zone côtière, d’une importante quantité d’hydrocarbures, signe de catastrophe industrielle et écologique.

La surface vient créer un trouble, elle devient un élément perturbateur qui occupe un espace donné. Du même coup, la perception habituelle que l’on avait du lieu en est altérée. Tout comme le pétrole brut dans la mer, ma sculpture s’impose dans un milieu où elle n’a pas sa place et par conséquent le modifie. Ici je m’attache plus à la représentation de la marée noire et non à la marée noire elle-même.

1.3 Mise en œuvre de la pièce

Afin de travailler de façon optimale, je me base dans un grand atelier à l’image d’une usine à la chaîne, équipée de grandes tables où le plastique peut être travaillé, étape par étape.

Mon procédé de réalisation pour cette sculpture souple emprunte des techniques que l’on retrouve dans la couture. Aussi j’ai dû solliciter l’aide d’une couturière pour certains aspects du travail.

Dans un premier temps, je découpe le sac poubelle de façon à obtenir une surface plane. Pour cela il est obligatoire de découper sa base ainsi qu’un des côtés au niveau de la largeur. Une fois la surface prête (environ 1m²), je procède à l’assemblage des éléments à l’aide d’une règle chauffante. Les surfaces sont soudées presque hermétiquement par l’effet de la chaleur.

Le  travail sculptural connait une expansion assez rapide, aussi je suis amené à œuvrer par morcellement. C’est-à-dire que je réalise un certain nombre de surfaces n’excédant pas 6 x 3m que j’assemble bout à bout jusqu’à avoir la surface voulue.

J’essaie le plus que possible dans la découpe, comme dans l’assemblage du plastique, de garder une certaine précision dans mes gestes car le résultat n’en est que meilleur. Après un long processus d’assemblage en atelier, je décide de sortir, pour déployer totalement l’étendue de plastique, afin de découvrir le résultat en termes de dimension et en calculer la superficie.
D’une surface de plus de 120 m², l’envergure que présente l’œuvre est satisfaisante et commence enfin à répondre à mes attentes. Je pouvais donc débuter mes multiples expérimentations.
Après de nombreuses expérimentations et accidents de parcours, la surface plastique prend la forme d’une poche. Une poche remplie d’air chaud par un procédé emprunté aux aérosoliers, permettant son expansion. Entre sculpture et installation ,l’œuvre produit une double expérience : négative et passive. Alors que le spectateur est gêné par l’inscription spatiale de l’œuvre qui s’impose dans le lieu, l’intérieur du volume, au contraire de sa partie extérieure, a un effet positif. Cavité protectrice à l’abri des regards, il offre un espace « clos » où la tranquillité et le calme règnent. Tandis que le bruit de la membrane ballottée par le vent évoque les roulis de la mer, l’atmosphère apaisante présente à l’intérieur, rappelle la matrice maternelle.

Au sortir du processus de création, la pièce constitue une œuvre oscillant entre sculpture et installation. Une œuvre informelle aux multiples dualités, entre monumentalité et fragilité, plaisir et désagrément, matérialité et immatérialité…dans une recherche d’interaction troublante et provocatrice avec le spectateur.

Ford Paul artiste plasticien et créateur du blog artfordplus

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