Pourquoi les géants du Net pratiquent l’équivalent des écoutes téléphoniques sur le Web ?

SuperPuissances - IchbiahAuteur de ‘Les 4 vies de Steve Jobs’, ‘La Saga des Jeux Vidéo’ et autres livres de référence, Daniel Ichbiah sort le livre ‘Les Nouvelles Superpuissances’ aux éditions First. Un réquisitoire contre Yahoo!, Facebook, Google, Twitter et autres géants du Web accusés d’avoir acquis un pouvoir démesuré au détriment de l’individu. Décryptage…

Comment est né le désir d’écrire ce pamphlet ?

C’était il y a deux ans environ. Un ami m’a contacté, sachant que j’étais journaliste et que j’avais des contacts dans les sociétés du Web. Il avait lui-même une amie qui subissait un préjudice de la part de Google. Quand on tapait le nom de cette femme, le moteur de recherche renvoyait des choses peu ragoûtantes. Elle voulait faire corriger cela et ne parvenait pas à trouver un interlocuteur chez Google France. Voulant l’aider, j’ai contacté l’attachée de presse de Google et lui ai évoqué cela. Elle a été très sympathique, rien à dire là-dessus. Mais dans les faits, Google France ne proposait aucune solution concrète. Leur argument général, c’est ce que ce n’est pas de leur faute. Un mystérieux ordinateur quelque part en Californie produit les résultats de recherche. Cela m’a intrigué et dès cette époque, j’ai lancé une enquête plus approfondie sur le sujet pour le magazine dont je suis rédacteur en chef. J’ai alors été sidéré par ce que j’ai découvert. Une irresponsabilité assumée face aux malheurs du simple individu. Il y en a qui n’arrivent pas à trouver un emploi à cause d’outils comme Google ou Facebook et les filiales de ces groupes américains n’en ont rien à faire. Il y a même des employés qui ont été condamnés en justice grâce à Facebook. Le pire, c’est que les gens de sociétés comme Yahoo! ou Google ne sont pas méchants en soi. Il n’y a rien de maléfique dans leur attitude. C’est juste une irresponsabilité assumée avec un sourire de pâte dentifrice. Alors, les grosses boîtes comme Direct Energie arrivent à se défendre quand elles subissent un préjudice de Google France. Ils ont les moyens de s’offrir des avocats. Idem pour les associations comme le MRAP ou la LICRA. Mais le simple individu qui est à la recherche d’un emploi n’a pas les moyens de s’offrir une défense juridique. Enfin, toujours est-il que, dès que l’on creuse la question, on découvre que bien d’autres choses que l’on croyait acquises dans nos sociétés depuis des siècles sont en train d’être bafouées par les géants du Web. En fait, nous sommes en train de changer de civilisation et les valeurs qu’ils veulent nous imposer ne sont pas forcément souhaitables. Car ce sont des sociétés privées américaines dont le motif essentiel est de faire un maximum de profit, peu importe si c’est au détriment de l’individu. En fait, pour eux, l’individu est devenu un ‘produit’ comme un autre dont on peut exploiter le profil pour le revendre à des fins publicitaires.

Vous comparez l’action de Google ou Yahoo! aux écoutes téléphoniques, est-ce que vous n’y allez pas un peu fort ?

Ce qu’ils font est pourtant similaire. Dans les écoutes téléphoniques, ce qui paraît choquant, c’est que quelqu’un puisse espionner ce que vous dites à votre insu, ce que faisait le commandant Prouteau sur des journalistes et des artistes comme Carole Bouquet il y a une vingtaine d’années. Alors bien évidemment, Google, Yahoo ! ou Skype vont nous dire que personne n’est devant son ordinateur chez eux à lire ce que l’on tape ou à écouter nos conversations. C’est vrai. C’est leur argument par exemple sur Gmail : ‘c’est un ordinateur qui analyse les messages pour nous proposer des liens publicitaires, ce ne sont pas des humains’. Il y a toutefois plusieurs bémols. En premier lieu, les utilisateurs d’un moteur de recherche ne savent généralement pas que toutes leurs requêtes sont conservées par Google durant environ 2 ans – même eux, même leur président Gérard Schmidt n’est pas capable de donner une réponse claire là-dessus, c’est un comble ! De plus, depuis que le Patriot Act a été voté aux USA, les géants du Web n’ont pas le choix, ils sont tenus par la loi de coopérer avec le gouvernement américain. Si le Pentagone demande une copie de toutes ces requêtes, Google est tenu de leur fournir. Par ailleurs, ce que Edward Snowden a révélé en mai dernier, c’est que ces géants du Web collaborent avec la NSA, soit le géant mondial du renseignement. Ils aspirent tout ce qui transite par l’Amérique depuis les serveurs de Skype, de Yahoo!, depuis le Cloud d’Apple… Comme nous n’avions pas été prévenu de cet espionnage des données des internautes par les géants du Web d’une part avec le risque que cela puisse être communiqué à un gouvernement et à l’espionnage par la NSA d’autre part, cela revient à des écoutes téléphoniques. Quel peut être le risque au niveau de la France me demanderez vous ? Il est double. J’ai consulté un avocat, Olivier Itéanu, dans le cadre du livre et il m’a confirmé ce que l’on pouvait craindre. En France aussi, la justice ou la police peut réclamer une année de consultation de Facebook, de Twitter, de Google, vos emails etc. Nous n’avons jamais été prévenus par les géants du Web qu’il en était ainsi. De plus, la NSA, qui représente tout de même les intérêts américains est potentiellement en mesure de pratiquer de l’espionnage industriel à partir des conversations Skype que l’on aurait pu croire sécurisées ou des emails échangés entre collègues.

On pourrait vous rétorquer que le risque n’est que potentiel ?

Et même s’il l’était, et alors ? Nous avons droit à une vie privée, cela fait partie des acquis de notre civilisation. Un grand nombre de valeurs que nous pensions acquises (le droit à une vie privée, le droit à l’oubli, le droit de propriété…) sont en train d’être bafouées. À l’heure actuelle, il y a des gens qui n’arrivent pas à trouver un emploi parce que, quand on tape leur nom (et c’est ce que font au moins 77 % des employeurs pour filtrer les candidatures qu’ils reçoivent), il apparaît des choses qui sont à leur détriment. Or, quand ces personnes contactent Google ou Yahoo! pour faire corriger cela, ils se retrouvent face à un mur – ils refusent purement et simplement de faire quoi que ce soit. Ces filiales de groupes américains considèrent par défaut qu’elles n’ont pas de compte à rendre à la justice française – voir l’affaire des objets nazis qui étaient vendus sur Yahoo! ou des tweets antisémites. À chaque fois, la justice a dû batailler pour obtenir gain de cause. Un internaute allemand, Max Schrems a attaqué Facebook en justice mais il a le plus grand mal à faire bouger la justice irlandaise, l’Irlande étant trop heureuse d’accueillir toutes ces filiales de groupes américains sur son territoire – et eux-mêmes sont ravis d’y venir pour échapper si possible à l’impôt en France ou ailleurs.

En quoi ces sociétés violent le droit à l’oubli ?

Par le passé, chacun de nous a pu connaître des individus qui ont voulu changer de vie, repartir à zéro. J’ai longtemps correspondu avec des gens en prison et c’était généralement de braves gars qui ne demandaient qu’à repartir du bon pied. Et bien, demain, Google ou un autre moteur de recherche pourrait révéler indirectement leur passé et par défaut, ces individus se retrouveraient désarmés, avec un grande difficulté à trouver un emploi. Notre société française n’est pas comme cela. Nos valeurs supposent que nous puissions donner à chaque individu la chance de repartir à zéro, de démarrer une nouvelle vie. Et ce droit à l’oubli n’est pas reconnu par de nombreux services du Web.

Qu’en est-il du droit de propriété ?

Et bien aux USA, un tribunal de New York a condamné un site qui permettait la revente de MP3. Et en France, une commission d’étude planche sur la question et envisage une même interdiction. Expliquer pourquoi ici serait un peu long. En tout cas, il en est potentiellement de même pour les livres et les films achetés en numérique. Ils ne nous appartiennent pas à 100% au sens où jadis nous étions propriétaire d’un disque ou d’un livre acheté en magasin. Cela c’est indiqué dans les clauses mêmes de boutiques comme iTunes ou Google Play. Et il y a eu le précédent des acheteurs d’un livre de George Orwell sur le Kindle d’Amazon qui ont vu Amazon effacer leur livre à distance sous prétexte que l’éditeur avait changé d’avis – il ne souhaitait plus vendre ce livre en version numérique. Amazon s’est excusé et a promis qu’ils ne le feraient plus. Il n’empêche que cela a laissé un drôle de goût. Ceux qui nous vendent les musiques, films et vidéos conservent un contrôle sur ce qu’ils nous ont vendu. C’est totalement nouveau comme situation.

Vous brossez une situation un peu noire mais est-ce que vous proposez aussi des solutions ?

Oui et fort heureusement, des solutions il en existe énormément. Il faut généraliser les VPN, ces systèmes qui permettent de dissimuler son identité sur le Web. Mais encore faut-il faire très attention à qui l’on s’adresse. Les sociétés américaines qui fournissent des VPN ont presque toujours des accords à la NSA ce qui implique que celle-ci peut aspirer le flux de données que l’on croirait protégées comme si de rien n’était. Il faut donc choisir de préférence un fournisseur européen, idéalement français et s’assurer qu’il est véritablement étanche à toute intrusion américaine. Il faut aussi choisir de préférence un Cloud résidant sur le sol français (que leur ordinateur se trouve physiquement en France et bien sécurisé), et éviter de placer ses données sur les Clouds des géants du Web. En fait, je donne toute une liste d’outils que l’on peut utiliser pour se protéger des indiscrets. Et je préconise d’autres solutions… Il serait un peu long à détailler ici pourquoi mais si vous utilisez le moteur de recherche Google d’une part et le réseau social Facebook et bien le mieux c’est d’utiliser un navigateur différent pour chacun. Par exemple, Chrome pour Google et Mozilla ou Internet Explorer pour Facebook. Le message général, c’est que c’est nous-mêmes, les citoyens, qui avons placé les géants du Web sur leur trône. Il est urgent de reprendre le pouvoir.

Interview de Daniel Ichbiah par l’équipe de DMOZ.FR

Les Nouvelles Superpuissances – Daniel Ichbiah
Editions First

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